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Les bienfaits de l’oubli

Les limites nécessaires de la mémoire à l’ère numérique

Traduction: MARIE GOMRÉE / Révision: NAOMIE NASSIVET (2015)

(LUIS HERNÁNDEZ  OLIVERA (2011) « La bondad de olvidar. Porque hay que eliminar en la era digital ». Archivamos 81)

Pasarelas_Archivamos81_HernandezOlivera1Depuis la nuit des temps, toutes les sociétés ont fondé plus ou moins heureusement des institutions garantes de leur mémoire, dans le but de gérer et de préserver leur Histoire. Tous les documents et archives historiques furent produits pour remplir cette fonction de conservation. Cependant, toutes ces sociétés se sont également dotées de mécanismes leur permettant de faire disparaître certaines de ces archives et événements passés. Ce sont les pouvoirs publics eux-mêmes qui furent à l’origine de la culture de l’oubli et du nettoyage des archives. Ils firent détruire des quantités considérables de documents, en particulier ceux contenant des informations personnelles “afin de ne pas voir ressurgir des mauvaises actions ou erreurs commises par certaines personnes, quand celles-ci sont déjà tombées dans l’oubli” (R.O. du 17 janvier 1805 du Conseil de Castille)[1]

Grâce à cette décision, l’accès aux archives, les conséquences des erreurs et mauvaises conduites furent limitées. Il était alors bien moins coûteux et complexe d’oublier que de maintenir le souvenir. Cette culture de l’amnésie permettait d’apprendre du passé, d’évoluer et de corriger son comportement dans le futur.

De nos jours, la situation est tout autre. La croissance des capacités de stockage et la baisse des prix des nouvelles technologies ne favorisent pas à proprement parler l’oubli. La coûteuse tâche de trier les informations n’est plus intéressante depuis que la technologie permet de tout sauvegarder. Ce changement du rapport à la mémoire des Hommes, de l’amnésie généralisée à la référence de la quasi-totalité des événements fut le sujet d’une étude du Professeur Viktor Mayer-Schönberger de l’université d’Harvard. Son travail s’intitule Delete. The virtue of forgetting in the Digital Age (Supprimer: La vertu de l’oubli à l’ère numérique).

Bien que cette nouvelle possibilité en matière de stockage de mémoire présente des avantages indiscutables, il faut garder à l’esprit les lourds inconvénients liés à la temporisation de l’oubli.

En ce qui concerne la vie privée, les individus ont désormais perdu le contrôle des informations sauvegardées à leur sujet. Les grands moteurs de recherche comme Google et Yahoo gardent une copie de toutes les recherches introduites par leurs utilisateurs et disposent ainsi de nombreuses informations personnelles. Sur Internet sont diffusées et conservées les informations que les utilisateurs veulent partager, mais également celles qu’ils préféreraient voir disparaître (une photo peu flatteuse sur Facebook, un tweet insultant ou un email écrit dans l’euphorie de l’ébriété) sans offrir l’option de les éliminer.Il est dès lors difficile de se défaire de ses moments de honte ou des événements dégradants passés. Le cas du psychothérapeute Andrew Feldmar devient chaque jour moins exceptionnel. Ce Canadien traversait régulièrement la frontière séparant les Etats-Unis du Canada sans problème, jusqu’au jour où, en route pour l’aéroport de Seattle où l’attendait un ami, un des gardiens des frontières eu l’idée d’effectuer une recherche sur Internet. Il trouva parmi les résultats un article écrit par Feldmar dans les années 70 à propos de son expérience du LSD. La découverte de cette information lui valut quatre heures de détention et il ne fut remis en liberté qu’après avoir signé un document attestant avoir consommé du LSD et lui interdisant de fouler le sol américain, malgré le fait qu’il y travaille et que ses enfants y résident.

Pasarelas_Archivamos81_HernandezOlivera2Nous ignorons ce qui est enregistré et ensuite dévoilé de notre usage d’Internet, mais nous pouvons être certains que les informations publiées en ligne peuvent parfois comporter d’importants risques, comme l’illustre le cas d’Andrew Feldmar. Il est vrai que bon nombre des utilisateurs, en particulier les plus jeunes, estiment n’avoir rien à cacher et ne s’inquiètent pas de voir leur intimité dévoilée sur les réseaux sociaux. Le passé peut cependant toujours les rattraper, et la majorité d’entre eux souhaiteront lui échapper un jour. De nombreuses universités des Etats-Unis proposent déjà des cours de “nettoyage” de profil Facebook.

Certains analystes sont d’avis que la mémoire absolue numérique ne serait pas aussi utile qu’elle n’en a l’air. Eric Schmidt, président-directeur général de Google de 2001 à 2011, mentionna dans une entrevue accordée au Wall Street Journal les dérives de tant d’information : « Je ne suis pas certain que le monde comprenne ce que la disponibilité totale et illimitée d’informations emmagasinées en ligne signifie. » Rappelons pour illustrer les possibles dérives de la mémoire absolue le cas d’AJ, comme la surnomme la littérature spécialisée, cette femme californienne capable de se souvenir en détail de chaque événement postérieur à ses 11 ans. Qu’il s’agisse d’un petit déjeuner d’il y a 30 ans, des programmes télévisés qu’elle a vu, d’où elle était ou avec qui, elle se rappelle de tout. AJ, comme les autres patients atteints du syndrome d’hypermnésie (du grec hyper avec excès et mnesis, mémoire), ne parvient à rien oublier. Cette affection empêche ceux qui en souffrent de laisser derrière eux le passé, elle les condamne à errer dans leurs souvenirs. Des études démontrent que ces patients ne sont ni plus intelligents ni plus heureux que ceux ne disposant pas de cette capacité. Au contraire, selon les neurologues, l’oubli est indispensable au processus normal de raisonnement humain. Il est une nécessité et non une limite.

Pasarelas_Archivamos81_HernandezOlivera3Viktor Mayer-Schönberger renchérit qu’il serait naïf de penser que « renoncer à cette caractéristique fondamentale de la nature humaine à l’aide du digital et de la technologie serait inoffensif… Même si nous nous avérions capables, au prix d’une douloureuse adaptation, de vivre avec une mémoire absolue, le vivrions-nous comme une avancée bénéfique ou une terrible malédiction? » La seconde option l’emporterait sans l’ombre d’un doute. Mayer-Schönberger propose de supprimer automatiquement toute information dépassée pour rétablir l’équilibre de la mémoire et faciliter l’oubli.

La crainte de l’appauvrissement à l’ère numérique s’étend selon lui aux centres d’archives et à ce qu’il appelle les « institutions de la mémoire », menacés par la mémoire exhaustive rendue possible par des plateformes telles Google et Flickr qui dévaluent leur travail.


[1]Les suppressions et pertes de documentations furent si importantes que l’Etat dû intervenir pour contrer ce processus, à l’aide de mesures administratives et législatives obligeant la conservation et la protection des documents de la mémoire collective ou d’intérêt public (le patrimoine documentaire).

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